la place de l'Hôtel de Ville de Bourg-en-Bresse en 1914

Bourg-en-Bresse

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Avril 1915

Vendredi 2 avril 1915 - Dames de cœur

La gare est une affaire d’hommes et ce n’est pas d’aujourd’hui ! La compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée a ouvert en 1856 la ligne Bourg-Ambérieu-Lyon, la PLM relia Mâcon un an plus tard. Alors elle en a vu passer des zigues pendant tout ce temps, conducteurs et mécaniciens, hommes d’équipe et aiguilleurs, wagonniers et atteleurs, sous-chefs de gare et contrôleurs, ingénieurs et inspecteurs, et je ne parle même pas des ateliers. Il y a bien quelques bonnes femmes employées comme gardes-barrières, mais on ne les voit jamais et c’est tant mieux, ce n’est pas que ça me déplairait, mais les barrières ne vont pas se garder toutes seules ! Y a pas que des cheminots par ici maintenant, je vois surtout défiler des capotes et des vareuses. On a pourtant quelques élégantes qui viennent tous les jours, gare et guerre ont aussi leurs bonnes œuvres. Il y a l’épouse d’une huile de la PLM, Camille Demimuid, une de la Barge de Certeau, le comité de Bourg de la Croix Rouge a ouvert dès le 2 août une cantine pour distribuer des rations aux troupiers de passage. J’y voyais d’un mauvais œil au début, les dons ne sont jamais bons pour le commerce, surtout quand c’est le mien, enfin tant qu’elle ne fait pas dans le pinard, ça le fera bien ! Elle se fait aider par sa fille, la petite Marie, une gamine de 15 ans gentille et serviable comme tout. Faut croire qu’on attire les grandes dames à particule, moi je les reconnais au premier coup d’œil, question d’éducation, y a pas que leur buste droit et leur menton haut qui savent se tenir ! Le poste de secours est tenu par une Georgette du Buisson de la Boulaye, Marguerite Frèrejean de son petit nom, même si elle est veuve depuis cinq ans. Il ne lui reste qu’un fiston, pas bien vaillant à ce qu’on en dit, exempté de l’armée, trop chétif et des nerfs en pelote dans les guiboles, je crois qu’il vivote du côté de Tarascon. Et puis, faut toujours garder le meilleur pour la fin, il y a aussi la femme du buffetier de la gare, rien à dire sur celle-là, elle est à moi !

Antonin

Lundi 5 avril 1915 - Maladies d’amour

Que des hommes énergiques ressentent le besoin de trouver réconfort et soulagement dans la fréquentation de femmes légères, je ne disconviens pas, mais quand leurs petites affaires deviennent un problème de santé publique et amollissent le fer de nos armées, nous nous voyons dans l’obligation de prendre les mesures qui s’imposent. Le chef du service de santé de la place de Bourg nous a alertés en décembre dernier sur la recrudescence des maladies vénériennes au sein de la garnison. Contraints de faire amende honorable, les militaires affectés dévoilèrent l’identité des lieux suspectés de propager le mal par l’exercice insalubre de la prostitution, à savoir un établissement clos ayant pignon sur rue et deux cafés, l’un situé derrière la caserne et l’autre rue Bichat. Le Maire s’est empressé de répondre, témoignant ainsi de sa détermination à endiguer ce fléau. Il rétablit aussi quelques vérités et en expliqua les raisons. S’agissant de la maison de la tolérance en question, la situation est sous contrôle grâce à la surveillance constante du médecin sanitaire de la Ville, ce qui nous autorise à affirmer que tout danger de contamination est écarté. Quant aux autres lieux dédiés au plaisir, nous ne pûmes qu’avouer notre impuissance à y mettre bon ordre avec seulement deux agents de police en service suite à la mobilisation. Georges Loiseau demanda donc la mise à disposition à cette unique tâche du sous-brigadier Bernard et de l’agent Macon. C’est à croire que l’issue de la guerre en dépend, ce fut décidé sur le champ, nous eûmes bien plus de peine et de déconvenues quand il s’était agi de démobiliser quelques boulangers ! Trois mois sont passés et le médecin aide-major Magnificat nous a écrit une seconde fois à fin de communication de son bilan sanitaire. Outre les cas bénins, sans incidences majeures sur la vigueur des hommes et l’activité de leurs compagnies, il a recensé, depuis le début des hostilités, quinze cas de blennorragie et six de chancre syphilitique ayant nécessité l’admission à l’infirmerie, auxquels s’ajoutent dix hospitalisations pour cause de syphilis. J’en déduis par un calcul élémentaire qu’une trentaine d’hommes ont été atteints, chiffre somme toute modeste à l’aune des milliers de notre garnison. Aussi préoccupant qu’il soit, cet état de fait me semble bien dérisoire à la lecture des dizaines d’avis de décès reçus chaque mois à l’Hôtel de Ville.

Stanislas

Jeudi 8 avril 1915 - A croire que la guerre rend fou

L’hôpital est le miroir de la guerre, son activité fluctue au rythme des batailles et des saisons. Nous avons accueilli tant de blessés en 1914, victimes des balles et des obus. D’évidence, l’hiver a étouffé les hostilités de son blanc manteau, le froid faisant son œuvre, les malades occupent la grande majorité de nos lits. Le soldat Vouillon a des gelures aux pieds, nous les lui massons parfois à l’huile de ricin. Étienne Bertrand nous a été envoyé le 4 par l’infirmerie de la garnison, atteint d’une pneumonie, il est déjà fort mal en point malgré des séances de cryogénie sensées le soulager. Louis Monnet, du 23e de ligne, a du être hospitalisé pour une angine aigüe. Nombre d’hommes souffrent de rhumatismes articulaires réveillés par les rudes conditions de survie dans les tranchées. Je ne compte même pas les cas de bronchite, que nous traitons à base d’aspirine et de tisane, des petites doses d’héroïne sont d’usage en cas de trop fortes toux.  Les chaleurs étant un lointain souvenir, les épidémies hibernent à leur tour, très rares subsistent les cas de fièvre typhoïde, contrairement au lot quotidien des méningites, otites, rougeoles ou oreillons. Nous avons aussi eu deux hommes dont le mal a été qualifié médicalement par le Docteur Beuf de débilité mentale. Que voulez-vous qu’il advint ? Après dix jours de repos, ils furent renvoyés à leur dépôt. Plus préoccupante est le nombre croissant de militaires atteints de trouble cérébral ou hystéro-traumatique, delirium tremens, crise nerveuse, névropathie ou neurasthénie, des états aggravés de stress quand la mémoire des corps dévorent les âmes au souvenir des violences qu’ils ont vues et subies. L’un d’eux est arrivé parmi nous ce matin, amnésique, il ne souvient même plus qui il est, comme s’il voulait effacer toute vie antérieure de sa mémoire, son corps ne semble trahir aucune souffrance, son esprit s’est évanoui, ailleurs, dans l’au-delà. Il est écrit dans l'Évangile selon Saint Matthieu, « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! Heureux les affligés, car ils seront consolés ! ».

Sœur Anne

Dimanche 11 avril 1915 - La guerre des mines

A défaut d’assaut de la part d’un ennemi retranché se contentant volontiers d’une guerre d’usure, nous nous sommes accoutumés aux tirs sporadiques de balles perdues et aux canonnades à intervalle régulier, que l’expérience des hommes offre à prévoir à la fois leur dangerosité et leur destination, autant de signes pour rappeler la présence allemande, sans témoigner de la moindre velléité offensive. Voilà qu’un nouveau péril nous menace, invisible et insidieux, comme la mort qui rôderait en silence, jusqu’à choisir son moment pour mieux nous poignarder dans le dos. Nous entendions depuis une semaine les bruits avant-coureurs des coups sourds à la Fontenelle, en avant de notre ouvrage Dumont. Nos sapeurs du Génie ont tendu l’oreille afin de deviner la direction et la profondeur de leurs travaux,  et l’un d’eux a aperçu mardi la pioche d’un mineur allemand à moins de trois mètres de nos tranchées, on lui a balancé des pétards à mélinite, il a du les sentir passer à entendre ses gémissements ! Il a fallu surveiller de près toutes les issues, puis il y a eu un éclair dans la nuit, la charge a creusé un entonnoir de 20 mètres de diamètre et enseveli sept de nos hommes, seuls trois d’entre eux ont pu être dégagés et sauvés. La taupe allemande continua à ronger la terre, nous avons donc creusé un rameau de contre-mine, une charge et Baoum ! Nous crûmes l’affaire faite et comprîmes tardivement notre méprise, il est vrai que la pluie s’est mise à tomber en abondance et les travaux d’évacuation des eaux constituèrent notre principale activité. C’était hier à la tombée du jour, deux nouvelles explosions aux pointes de notre première ligne, ils attaquent en masse, se glissent dans les boyaux, nous plions mais ne rompons pas, nos réserves arrivent, s’en suivent treize heures de lutte à coups de grenades et de pétards ! Acculés dans une tranchée fortement endommagée, les Allemands se replient, enfin.

Honoré

Mercredi 14 avril 1915 - Parade, omelette et mouche à miel

Ma tifena est repartie bien trop vite. Quand je l’avais laissée en août, je pensais vite rentrer, cette fois-là je ne suis trop sûr de rien… On s’est habitués à cette guerre, on préfère vivre avec, tant qu’on peut éviter les coups durs et se faire trouer la peau, on fait quand même notre métier de soldat du mieux qu’on peut. Après l’espionne zigouillée le mois dernier au poteau d’exécution, il a fallu encore aller à la parade et pas moyen d’esquiver. Y a pas eu mort d’homme cette fois, simplement la dégradation d’un territorial d’artillerie condamné par le conseil de guerre à dix ans de travaux publics pour désobéissance et menace envers un capitaine. En voilà au moins un qui ne part pas les deux pieds devant, bien sûr que je pense bien qu’on en aura fini avec les Boches d’ici dix ans, en attendant, là où il va, il risque surtout de se prendre une bonne insolation, il paraît qu’on les embarque dans un bateau pour les pénitenciers d’Algérie. Après les embusqués, les prisonniers, ce n’est pas demain la veille qu’ils vont me trouver un remplaçant ! Faut oublier tout ça et pas se faire du mouron, une petite virée dans une auberge du village chasse les idées noires : omelette, salade, un bout de fromage et chacun a payé son litre, ça nous en a coûté 25 sous, alors la patronne nous a offert la goutte. Soir de ribote, puis le bataillon est remonté aux avant-postes samedi dernier, sept heures de marche à rejoindre Bénamont, avec comme cadeau du ciel, une bonne rincée en chemin. J’ai pris le commandement du poste n°2, il n’y pas l’air d’y avoir grand monde en face, mais qu’est-ce-que ça défile là-haut, zeppelins, aéros et taubes, comme si que tout ce qui vient en France d’Allemagne passerait par la Lorraine. Moi, les journées à lever la tête dans les nuages, ça me vaut rien, ça me file tout plein de fourmis dans le cou. Ici c’est tranquille, mais pas sans danger, un peloton de la 17ème a fait une reconnaissance dans la Forêt de Parroy, un mauvais coin, tellement calme qu’à chaque fois qu’on entend un bruit, c’est un coup de fusil, et le sergent Guillermin s’est pris une mouche à miel dans la cuisse droite ! Pourvu que le temps se remettre au beau.

Célestin

Samedi 17 avril 1915 - Le paquet surprise

Trop contente, j’ai voulu envoyer à Marceau une carte postale rigolote, le 1er avril n’est pas si loin ! Sauf qu’il n’y en a plus dans les devantures, elles sont éditées à Leipzig et Francfort, c’est vrai que les Allemands nous ont fait passer le goût de leurs plaisanteries. Tant pis, je lui en ai envoyé une de la fontaine place Carriat, ça lui rappellera de jolis souvenirs quand, aux beaux jours, nous étions assis tous les deux sur ses rebords et qu’il me causait fleurette. S’il ne ressent pas le moindre pincement au cœur, c’est qu’il a tourné goujat et que cette maudite guerre me l’aura pris définitivement ! Je ne crois pas qu’un si gentil garçon risque de tomber si bas, je l’espère en tout cas. Toujours est-il que je me suis empressée de lui écrire la bonne nouvelle rapportée par mon amie Justine. J’étais sur ma Singer en train de piquer une robe, elle est entrée soudainement et m’a posée un paquet sur les genoux. Rien qu’à voir son sourire en coin, je me suis dit qu’elle me préparait un coup. Comme je suis trop curieuse, je l’ai vite ouvert, il était vide ! Je la sais farceuse, mais là, j’ai bien failli voir rouge qu’elle me dérange pour rien du tout ! Elle ne s’est pas démontée et m’a fait comprendre que la surprise n’était pas dans le paquet, mais autour. C’était le journal de jeudi, j’ai regardé les titres en gros caractères, qu’est-ce que ça peut me faire le conseil de guerre turc, les préparatifs Italiens et les troubles en Hongrie ! Retournant la page, ça me parlait déjà mieux, un rappel de la Gaule Bressane sur la fermeture de la pêche, y compris pour les grenouilles et les écrevisses, et le cadavre décomposé d’un vieil homme retrouvé dans une rivière près de Brion… Je préfère penser qu’il n’y a pas de rapport entre les deux ! J’ai eu un bref espoir en voyant un article sur les réformés, fausse joie, on n’y parlait pas du retour des anciens blessés. Un voile est passé dans ma tête à la vue d’une réclame pour « P. Corsain, 3 rue Centrale, le plus beau choix de couronnes mortuaires et de croix ». Enfin, j’ai compris, ça y est, le Parlement a voté la loi sur le mariage par procuration des militaires sous les drapeaux ! Dans une autre colonne, hasard amusant, en vente chez M. Decoux libraire rue Gambetta, « La Nuit de Noces »… Moi, je suis déjà bien contente d’avoir le beurre et l’argent du beurre, pour le reste, ça attendra !

Eugénie

Mardi 20 avril 1915 - Revue d’effectif

Tragique issue, qui l’eût cru ? Jean Claude Lagente était un bon gars, entré à la compagnie en 1906, quand il a quitté le travail de la terre à Saint-Trivier-sur-Moignans pour entrer comme piqueur-voyer à la Ville de Bourg, il y habitait rue du Gouvernement. Il a fait comme les autres en août 14, sauf que passée la quarantaine, il était bon pour les Territoriaux du 55e, une place bien au chaud. Ça ne l’a pas empêché de soigner une bronchite à l’Hôtel-Dieu depuis un mois, et c’est arrivé cet après-midi vers 18h30, on m’a sitôt prévenu de son décès. Je sors de chez sa veuve, Françoise est toute remuée, on préfère toujours que les mauvaises nouvelles arrivent aux autres. Il est le deuxième sapeur à y laisser sa peau, Bouvet est tombé au combat en septembre. Je suis de près mes hommes sous les drapeaux, les pompiers ont le sens de la famille. Parmi ceux qui restent dans le coin, Pépères comme Lagente, il y a Croute Antoine le sabotier de la rue des Écoles, une force de la nature au front bombé, et aussi Guichard Jules dont l’affaire avait fait faillite l’année suivant son arrivée dans la compagnie, j’ai entendu dire qu’il vient de rejoindre le régiment territorial de Lons-le-Saunier. Il y a nos trois Léon, Gander, ouvrier qui échappe au feu grâce à sa mise à disposition de l’inspection des forges du côté de Nantes, Taponard, parti avec les réservistes de Bourg et blessé en Lorraine le 25 août, Blondel, un mécano rappelé dans un escadron du Train en tant que conducteur d’automobiles de poids lourds, tout comme Casimir Razurel, le fabricant de chaises. D’autres ont du tailler la route dès la mobilisation, Billiod Hippolyte, un domestique de Péronnas versé dans l’artillerie lourde, Duhamel Eugène, un peintre plâtrier devenu chasseur à pied, Gouy Félix, l’ébéniste qui doit se sentir bien sous les sapins des Vosges avec le 23e RI, Aubert Clément, un mâcon incorporé dans le Génie, il n’est pas sapeur pour rien ! J’en oublie, mais pas notre clairon, Jules Guichard. Cet ajusteur mécanicien a été affecté à la garde des voies de communications jusqu’à être renvoyé dans ses foyers en février à cause de gros problèmes de varices, il paraît même qu’il a perdu un peu la boule. Après la consolation d’une veuve, je suis bon pour une prochaine visite, histoire de me faire une idée sur son état et de le remettre au carré s’il croit avoir trouvé un bon moyen de se débiner !

Anthelme

Vendredi 23 avril1915 - Combien de capitaines ?

Quand cesserai-je d’être affligée par tant de tourments ? Encore un convoi funéraire hier après-midi, je crois que je n’aurai jamais tant marché que ces derniers mois ! Nous sommes partis de la chapelle Sainte-Madeleine, les religieuses de l’ordre de Saint-Joseph s’y étaient inclinées une dernière fois devant la dépouille de Sœur Alexandrine, née Anaïs Ravier. Plus cruelle m’est la perte du capitaine Garnier annoncée cette semaine dans la chronique bressane du Courrier de l’Ain. J’ai bien connu le petit Laurent Joseph, un très bon ami de mon fils, devenu grand, comme lui, au gré de la vie, un homme de belle taille aux cheveux châtains et yeux bleus, je m’en souviens très distinctement et l’image nette de son visage n’apaise pas mon chagrin, celui de Louis se juxtaposant au sien. Il avait été élève au lycée Lalande et à l’institution Carriat, jusqu’à son incorporation dans le régiment de la ville où il passa rapidement sergent puis s’engagea pour intégrer l’école d’infanterie de Saint-Maixent. Son père lui a survécu, ce vétéran de 1870-1871 a du lui transmettre le goût des Armes et l’amour de la Patrie. Il partit plein d’entrain en août dernier en tant qu’officier de détails, il faut bien commander aussi les conducteurs et les secrétaires ! Son rêve d’en découdre fut exaucé au cœur de la bataille de la Marne lorsqu’il prit la tête d’une section. Un brave, aimé de ses hommes et estimé de ses chefs, qui donna vite de sa personne avec deux citations pour blessures, dont il se remit rapidement pour y retourner comme commandant d’une compagnie. C’est alors que le 19 mars arriva, les Allemands attaquèrent et une balle faucha l’élan du capitaine qui se portait au secours de ses camarades assaillis. Il se murmure qu’en une matinée de lutte, pied à pied dans les tranchées, son bataillon eut près de 180 tués. Paix à leurs âmes. Adieu cher petit.

Marie Louise

Lundi 26 avril 1915 - Le grand départ

Nous sommes montés à Besançon dans des wagons à bestiaux, Piroud s’est mis à blaguer que c’était un drôle de présage ! Arrivée à Cuperly dans la Marne, revue d’équipement et surtout de la réserve de bouffetance, deux boîtes de singe, dix biscuits de troupe, un paquet de concentré de café et du sucre. Pas le droit d’y toucher sans l’ordre du capitaine, on a tous bien compris que le jour venu, la terre sera basse ! Les quinze hommes de l’escouade se partagent « la marchante », plat en ferraille, bouteillon, moulin à café, sacs et seaux en toile de ravitaillement, une bonne hache aussi, parce que le petit bois ne va tomber des arbres. Avant que le cabot désigne des volontaires, Paubel et moi avons préjugé de quelques qualités de popotier, à dire vrai, c’est la bonne gâche pour bien casser la croûte. J’ai eu l’impression de passer aux choses sérieuses quand s’est remplie ma cartouchière, j’en ai compté 120, celles-là ne sont pas faites pour jouer. Et nous voilà partis avec tout ce barda, trois jours de marche à trainer nos godillots sur trente kilomètres du lever au coucher. A la pause du midi, les corvées de bois et d’eau ont du être confiées à des escargots, l’ordre de repartir est donné juste avant que le café soit bien chaud ! Tous les gars commencent à nous houspiller, alors les cent kilos de Paubel aboient si fort que les mutins la mettent en veilleuse, ni une ni deux ! On a fini par y arriver dans les tranchées, depuis le temps qu’on nous rabat les oreilles, ben voilà, on y est. Premier jour, rien, ni tir ni bruit, à se demander si les Allemands n’ont pas tous filé pour se battre en Russie, je suis presque déçu que mon baptême du feu soit un pétard mouillé. Les Anciens du régiment voisin en profitent pour nous mettre au parfum, l’un d’eux a bougonné que ce serait dommage de gaspiller tant de petits bleus si frais, patience …Deuxième jour, j’ai senti l’odeur de la poudre à plein nez quand je suis allé chercher le rata en arrière, pas besoin d’être grand clerc pour piger la différence entre les obus percutants et fusants, les uns explosent dans la terre et creusent des entonnoirs, les autres éclatent en l’air et distribuent une volée de shrapnels. J’ai donc fait connaissance de ses derniers en premier, un éclat a percé le plat que je portais, même pas vu tellement j’avais les grelots, bien que ça coulait sur ma capote et mon pantalon ! Les copains ont encore râlé, je me suis défendu en disant que « moi aussi, je n’aurai rien à bouffer ». C’est alors que j’ai entendu le seul à ne pas avoir gueulé, « j’aurais pris mon mouchoir pour boucher le trou » qu’il me dit… Ah oui ? Pas faux… Je crois que le métier commence à me rentrer dans la bouillotte.

Joannes

Jeudi 29 avril 1915 - A Belfort, rien de nouveau

Je viens de recevoir une longue lettre de mon homme, ça m’a fait chaud partout, le bougre ne m’a pas habitué à pareil honneur, peut-être qu’il s’ennuie de moi et n’a plus personne après qui grogner ! Je suis une bonne fille, je le prends comme il est, même s’il est malin comme un vieux singe, il s’inquiète pour sa douce puis me demande de lui envoyer un billet ! Tous les mêmes, il s’imagine que je suis venu à Bourg en vacances pour mener la grande vie ? Je compte chaque sou gagné au théâtre et au cinéma, ça m’en coûte des risettes à des soldats affamés qui feraient cocus leur mère s’ils le pouvaient, quant aux bourgeois ils ont des manières mais ils sont encore plus vicieux ! Et faudrait que je l’entretienne pour je ne sais quoi ? Le militaire est nourri, logé et habillé pour l’hiver, sinon il n’a qu’à me demander des chaussettes ou une peau de mouton ! Qu’est-ce qu’il peut bien vouloir se payer avec un billet ? Les canons, s’il les entend tonner au loin, il préfère les aligner sur la table et les vider d’un trait entre deux chansons paillardes ! ça a beau m’agacer, j’y ferai quand même… On dirait bien qu’il a la belle vie, y a pire que de faire la guerre dans une garnison fortifiée de 70 000 soldats à 30 kilomètres du front, les taubes allemands ont beau lâché parfois des bombes, rien de trop méchant. Il sert d’homme à tout faire pour l’escadrille de Belfort, c’est de là que trois avions anglais sont partis pour rendre la politesse aux Boches en bombardant l’usine de Zeppelins près du lac de Constance. Je n’ai pas dit que mon bonhomme était décati, il serait même plutôt jeune et vigoureux, il n’est pas en train de se battre à cause d’un problème de hanche qui lui fait traîner la patte, mauvais souvenir d’un accident durant ses années d’ajusteur à la société alsacienne de construction mécanique, il est brave, mais il aurait bien du mal à courir après les Allemands. C’est un Alsacien, émigré à Belfort en 1871 comme tant d’autres. Y a pourtant pas plus Français que lui, il m’en a écrit des tartines sur la visite du grand général Joffre le 22 de ce mois. Rassemblement de troupes sur la place d’Armes, Marseillaise et tout le tintouin par la musique du régiment territorial de Bourg, drôle de hasard, ça nous a rapprochés sans le vouloir qu’il m’écrit. Il finit sa lettre avec des Joffre par-ci, Joffre par-là, et voilà en plus qu’il se met à faire des phrases, il a du les entendre : son impression de calme et de confiance en lui-même et dans les siens, son regard ferme et bienveillant, son allure fière et modeste, la foule l’acclamant sur son passage… C’est à se demander s’il n’est pas amoureux !

Léontine

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