la place de l'Hôtel de Ville de Bourg-en-Bresse en 1914

Bourg-en-Bresse

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Décembre 1914

Mercredi 2 décembre - Georges Albert Nicolas Raymond

Bien content ! Ma Pierrette a accouché, j’ai vite compris la bonne nouvelle quand j’ai vu les petites noisettes accrochées au tronc ! La maman a bien travaillé et c’est le papa qui est bien fatigué ce matin, j’en connais quelques uns, ils ne se sont pas faits prier d’accourir au buffet pour se faire payer la tournée du patron ! Après l’eau bénite, il a bien le fallu baptiser, alors ça m’est venu tout seul, aussi vite que un et un font deux : Georges Albert Nicolas Raymond, mon petit gars aura des sacrés parrains, trois grosses têtes couronnées et notre président. Raymond, c’est « Poing carré », il a plutôt intérêt à avoir une grosse baluche pour taper sur la table, la France a besoin d’un chef par ces temps ! Mon préféré des quatre ? Albert 1er, le Roi soldat, en voilà un qui mouille la jaquette, les Belges n’en sont pas peu fiers, même s’il a épousé une duchesse de Bavière. Nicolas II ? Faut pas être un enfant de chœur pour finir Tsar de  toutes les Russies, mais il se bat à nos côtés et donne du fil à retordre aux Autrichiens, puis pour tout dire, j’ai un petit faible pour sa moustache broussailleuse ! Georges V ? Son plus gros défaut est d’être Anglais, c’est quand même eux qui nous cherchaient des noises avant les Alboches, m’enfin vaut mieux l’avoir avec que contre soi, l’empire rosbif peut mobiliser des millions de soldats aux quatre coins du monde et ils causent la même langue que les Américains. Là ou j’en perds mon latin … ça va, pas trop de mal … c’est quand je lis que Nicolas et Georges sont cousins avec le Kaiser ! A force que les aristos s’épousent entre eux, ils finissent par tous être du même sang. Y a une époque où ils faisaient ça pour éviter des guerres, je te donne ma fille, tu me laisses en échange une quelconque province et l’affaire est faite. Faut dire ce qui est, ça n’a pas marché cette fois, les histoires de famille sont les plus terribles et mon petit n’est pas prêt de s’appeler Guillaume !

Antonin

Dimanche 6 décembre - Indignée !

Clarisse est muette comme une tombe, elle ne saurait propager des paroles malveillantes à mon égard, mon apparente indifférence ne me rend pas sourde, les jacasseries finissent toujours par fendre les murs de cette maison. Je serai donc une râleuse invétérée, jamais contente, toujours à se plaindre. J’en prends ombrage quand d’aucuns prétendent que je serai aigrie par mon veuvage, j’assume  en revanche cette peu flatteuse réputation dès qu’il s’agit de dire ce qu’il en est et sans ambages. J’avais alerté à la fin du mois de juin sur la recrudescence des accidents de circulation dans les rues de la ville, les récents événements n’ont rien arrangé à ce danger permanent. Ce mercredi rue Notre-Dame, la veuve Lacombe s’est faite renverser et piétiner par un cheval attelé à une voiture, elle a pu heureusement recevoir les premiers soins à la pharmacie Curtil, c’eut pu être bien plus grave à son âge, 84 ans et le conducteur a continué paisiblement son chemin, ce galapiat a été reconnu pour être un cultivateur de Saint-André-sur-Vieux-Jonc ! N’est-il pas normal de s’indigner en de pareilles circonstances ? L’Ouvroir Jeanne d’Arc ressemble à une fourmilière, les dix-huit mille cadeaux de Noël aux soldats nous occupent bien et les dons pour le Petit Paquet ne tarissent pas. Une fois encore, il a fallu s’alarmer de pratiques inconscientes à un tel point que la malveillance n’est pas loin. Parmi la quantité de linge reçu chaque jour, chemises, tricots, caleçons, ceintures de flanelle, chaussettes, cache-nez, serviettes de toilette, mouchoirs, gilets, plastrons et passe-montagne, nous y avons trouvé des effets usagés de personnes décédées de maladies contagieuses ! Comme si nos braves combattants n’étaient pas assez soumis à de rudes épreuves ! Autre sujet de mon courroux, la Mairie a pris l’heureuse initiative d’apposer sur son tableau noir les avis de funérailles. Je me suis donc faite un devoir d’assister aux obsèques d’un malheureux mort des suites de ses blessures à l’Hôtel-Dieu. J’ai été scandalisée en constatant que nous n’étions qu’une petite dizaine et je n’y ai pas vu un seul de nos conseillers municipaux. Je me suis empressée d’écrire au Journal de l’Ain pour manifester ma désapprobation, j’ai au moins eu la satisfaction de la publication de cette lettre. Quant aux médisants,  inutile de dire qu’ils se sont dispensés de ce dernier hommage …

Marie Louise

Jeudi 10 décembre - Jean Foutre

Tués, disparus, blessés ou prisonniers, le 23e a subi de lourdes pertes depuis les premiers jours des hostilités. Il recevra le 16 décembre le renfort d’un bon millier de petits gars de la classe 1915, il nous faudra les instruire afin d’en faire de bons soldats, leur aguerrissement se fera au front, il se devra d’être rapide, on m’a rapporté que les Bleus imprudents de la classe 1914 se faisaient tirer comme des lapins dès leur arrivée au front. Il en viendra d’un peu partout dans des proportions équivalentes, Belley, Lons-le-Saunier, Mâcon, Autun, Marseille, Nîmes et Paris. J’entends déjà les récriminations sur ce recrutement qui rompt le lien entre le régiment et les Bressans, je les partage sur le fond, même s’il n’y a qu’une armée de France et de Français. J’avoue y trouver quelques commodités dans l’exercice de mes fonctions, plus les familles sont proches, plus elles harcèlent les dépôts en quête de nouvelles de leurs proches. Ce sont là de bien menus tracas, le Commandant de la Place de Bourg doit composer avec des dénonciations anonymes, la gravité des événements révèle des élans de bravoure et de générosité chez la plupart de nos compatriotes, ils ont aussi leur part d’ombre quand d’autres en profitent lâchement pour dénoncer leurs voisins, les intérêts supérieurs du pays  masquent parfois de mesquines jalousies. Le Général commandant la 12e Région militaire à Limoges n’y est pas allé par quatre chemins, face au flot calomnieux des lettres anonymes, il a déclaré publiquement que ce courrier finit directement au panier et qu’il connaît fort bien les noms de ceux qui les ont écrites, ils s’appellent Jean Foutre ! Coup de gueule peu protocolaire mais ô combien salutaire, même en des termes plus choisis, nous n’en pensons pas moins. ! Je ne doute pas une seule seconde que la bassesse ne soit pas de mise du côté des Vosges. Un calme relatif règne à la Faîte, la Côme et la Fontenelle, quelques tirs d’artillerie et de rares fusillades interrompent les travaux d’aménagement des tranchées, l’ennemi se fait discret, ses mouvements s’effectuent méthodiquement en silence et de nuit, mais il est toujours là. Au chapitre des mutations, j’ai su que Frantz Adam avait rejoint le régiment le 11 novembre dernier, c’est le fils du directeur de l’asile d’aliénés Saint-Georges, ses parents avaient fui l’Alsace en 1871. Médecin psychiatre, il a été mobilisé à l’hôpital d'Épinal, s’y ennuyait ferme avec le bon souvenir de son service en tant qu’infirmier dans notre 10e compagnie. Il a donc écrit à notre médecin-chef Louis, un vieil ami de sa famille, qui l’a nommé médecin-aide-major du 1er bataillon à la place d’un Eyssautier bien trop content d’en finir. Je le connais peu personnellement, je sais juste qu’une flatteuse réputation le précède.

Honoré

Lundi 14 décembre - Saint-Nicolas-du-Port

Fin novembre, relève aux avant-postes de la 148e brigade par la 147e, nous n’avons pas demandé notre reste en filant en moins de deux à Saint-Nicolas-du-Port, petite ville de six mille habitants avec des militaires à tous les coins de rue, tu crois trouver la bonne gâche pour faire une bonne nuit et tu vois des têtes menaçantes sortir de la paille. D’abord, une bonne douche pour décrasser le bonhomme, les panards ont bien eu le temps de macérer dans les brodequins ! Dans deux jours, le bataillon ira se prendre un bon bain à l’établissement thermal de Nancy, rien que d’y penser, j’en ai les poils des gambettes qui frémissent ! Au repos ? C’est vite dit, manœuvre, tir et marche de nuit, comme si on avait besoin d’apprendre à faire la guerre après tout ce qu’on a subi … ça me barde, les premières lignes sont bien moins fatigantes, ici au moins, pas de risque de mauvaises rencontres à croiser une balle ou un obus. Sinon, pas malheureux quand on a quartier libre le dimanche, quelques distractions, des séances de Guignol ou un orchestre improvisée grâce à des clarinettes et un piston trouvés dans les maisons à l’abandon. Il y a des petits plaisirs, comme boire un café très chaud, le temps qu’il arrive aux avant-postes, on aurait presque le temps de semer les graines d’une plantation ! La bidoche de l’intendance fait peine à voir, des petits bouts de semelle flottant dans un léger bouillon sans queue ni tête, alors c’est déjà Noël quand on nous pose dans la gamelle de la viande frigorifiée d’Australie. Quant à s’acheter des extras, faut pas y compter, les charcutiers et épiciers veulent nous tondre la laine qu’on n’a même pas sur le dos ! Je préfère garder mes sous pour le petit verre du soir, mais faut pas trainer après la soupe, les cafés sont vite bondés et on y voit ni cul ni terre avec les becs de gaz éteints pour pas nous faire repérer par les aéroplanes. Ma petite femme me manque dans ces moments, quelques unes sont venues voir leurs maris, mais se quitter à nouveau est bien pire que la joie de se retrouver. D’autres ne pensent pas beaucoup à leurs familles et s’entendent bien pour faire la vie avec les filles de ville … vaudrait mieux que le bon Dieu ferme les yeux sur ces blasphèmes, qu’il ne nous punisse pas plus qu’on ne l’est !

Célestin

Jeudi 17 décembre - Le cadeau de la vengeance

« Pères, frères, vous qui luttez, pour nous défendre / Parmi les verts sapins dans les neiges blottis / Que vous seriez heureux si vous pouviez entendre / En Bresse et en Bugey, les voix de vos petits ! ». La maîtresse nous a fait réciter à haute voix cette poésie de Monsieur Chagny. Elle est dans le petit cadeau de Noël envoyé à nos soldats, ils se battent pour nous, alors la maîtresse nous a dit que c’était bien d’avoir une gentille pensée pour eux. C’est l’idée d’un abbé, il s’appelle Cottard-Josserand, et il y a plein de dames qui l’aident dans la rue Lalande. Des gens ont donné des francs et des enfants ont cassé leur tirelire. Alors ils ont fabriqué des boîtes en bois puis ils ont mis plein de choses dedans. Un cigare et des cigarettes, peut-être pour se réchauffer le corps parce qu’il fait froid. Du chocolat, où ils sont ils ne mangent pas très bien et ils aiment bien le chocolat. Un crayon et des feuilles de papier, ils pourront écrire des bonne nouvelles à la famille. Un calendrier 1915 pour leur souhaiter la bonne année, qu’ils reviennent tous vite et vivants. A l’école communale des filles du boulevard de Brou, nous avons verni des boites, c’est quand même plus beau, et chaque enfant de la classe a pris son porte-plume, je ne savais pas trop quoi raconter, c’est difficile d’écrire à quelqu’un qu’on ne connaît pas, mais j’ai dessiné des jolies lettres parce qu’ils sont très courageux. La maîtresse a dit que des enfants d’autres écoles étaient tristes et fâchés, ils ont écrit « tu vengeras mon Papa ». Je ne me rends pas compte, mon Papa aussi est soldat à Bourg, il y en a qui disent que c’est un pépère, il n’est pas si vieux mais il n’est plus trop jeune pour avoir un fusil. Il m’a dit que j’ai un oncle mort à la guerre, qu’il faut être très  fier de lui, il n’habitait pas ici alors je ne l’ai jamais vu. Après j’ai fait des cauchemars, je ne voulais pas que les Allemands viennent jusqu’à Bourg et tuent mon Papa.

Roseline

Dimanche 20 décembre - Petit cafard et grosse colère

Après-midi calme, le père a fait une bonne sieste, je serai bien allée en promenade au Bastion avec quelques amies, sauf qu’il pleuvait à verse, l’eau tapait fort contre les carreaux et je regardais dehors à travers le voile ruisselant sur la fenêtre de ma chambre, tous ces passants qui courent pour éviter vainement les gouttes et s’éclaboussent de la terre mouillée du faubourg.  J’ai un coup de cafard, trop de pensées pour Marceau que je n’ai pas vu depuis trop longtemps. Quand le ciel a eu fini ses caprices, le père s’est réveillé en grommelant, il a vu de suite du couloir que j’avais ma tête des mauvais jours, il a du se dire que ça me ferait du bien de prendre l’air, le vent chasse les idées noires ! Il m’a emmené à la Halle aux grains, les Territoriaux ont laissé la place aux volailles mortes pour le concours, j’ai entendu qu’il y avait 130 exposants et 700 pièces, bien moins que les autres années. Le prix d’honneur a été remis à un lot de superbes chapons et d’énormes poulardes de cinq kilos avec leur peau blanche comme un linge et rebondie de graisse tel un joli petit cochon. Même nos volailles sont patriotes, des drapeaux français et belges m’ont rappelé la guerre et me voilà de nouveau à me ronger les sangs pour Marceau dans son dépôt de convalescents. J’ai eu trop envie de lui faire plaisir, lui offrir une belle bête, que ça lui rappelle son pays et mes sentiments. Le père m’a dit que ce serait gâché, ça m’a chiffonnée, alors dès qu’il a vu ma bouche de travers, il m’a expliqué que ce n’était pas contre lui et encore moins contre sa grande fille.  C’est à cause de l’administration des Postes, elle ne veut plus voir dans les colis des comestibles et denrées périssables. Alors celle-là, elle m’en bouche un coin ! Ils s’imaginent peut-être que les familles et les bonnes amies vont les bourrer de poudre à canon, comme si nos soldats n’en avaient pas déjà plein les marines ! Si je paye mon colis, je mets ce que je veux dedans et les postiers n’ont pas à y mettre leur nez même si j’envoie un fromage bien fait ! Il n’y a qu’à les mettre dans des boîtes à cigare ou biscuits, le colis pèsera cent grammes de plus, l’administration empochera encore dix centimes et tout le monde sera content ! Quand je pense que les colis sont gratuits chez les Allemands, ça m’étonnerait qu’ils interdisent les paquets de saucisses, c’est à se demander qui sont les barbares ! Cette grosse colère passée m’a délié mon nœud au creux du ventre, ça m’a fait du bien, la preuve qu’on est encore vivants.

Eugénie

Mardi 22 décembre - Aux Belges

Le département a perdu un de ses capitaines d’industrie, il avait été l’artisan de la prospérité de la Vallée de l’Albarine et fit de Saint-Rambert une usine modèle connue dans le monde entier. Président de la Chambre de Commerce de l’Ain, il demeurait à Lyon où un tramway  a percuté sa voiture de louage et l’a trainé sur plusieurs mètres. De graves contusions à la poitrine et la moitié de la figure arrachée, il a subi l’énucléation d’un œil et a succombé à ses graves blessures. Les obsèques du Président Martelin ont rassemblées d’éminentes personnalités au cours desquelles le Sénateur Bérard et le Préfet Delfini lui rendirent un juste et dernier hommage.

Ce mois fut fort occupé à préparer la Journée Belge du 20 décembre, témoignage matériel de la bravoure de ce peuple au bénéfice de ses réfugiés. Un comité d’organisation fut institué pour se réunir dans le grand salon de la Mairie en présence de nos concitoyens dévoués aux œuvres patriotiques. Fort de notre expérience des fêtes d’aviation d’avant-guerre, des jeunes filles ont vendu des petits drapeaux belges dans toute la ville, les commerçants ont également été mis à contribution et c’est M. Buyret, coiffeur rue Notre Dame, qui s’est chargé de mener à la baguette tout ce beau monde. Seule ombre au tableau de ce beau dimanche, la provision de drapeaux était épuisée dès 9 heures, peut-être avons-nous sous-estimé la générosité des Burgiens ? Hasard du calendrier, cette journée a coïncidé avec la tenue du concours de volailles mortes et notre ville a attiré la grande foule des campagnes voisines. Les critiques ont fusées dans le Journal de l’Ain quant à notre présumé état d’impréparation, raison pour laquelle le Maire a décidé de renouveler la Journée Belge les 25 et 27 décembre. Rares moments de récréation dans de tragiques circonstances, hôteliers et restaurateurs n’ont pas obtenu la permission de prolonger la nuit de Noël, nous ne recevrons pas la population pour la traditionnelle réception du Nouvel An.

Stanislas

Vendredi 25 décembre - Jour de peine et d'allégresse

Il est né le divin enfant.

Nous avons tenu à faire une agréable surprise à nos blessés et malades, une tombola mêlant des objets utiles au quotidien et de charmants souvenirs locaux. Eux aussi purent ainsi recevoir leur cadeau de Noël et atténuer quelque peu la douleur de leur état et l’éloignement de leurs familles. Nous agrémentâmes cette belle fête par une séance cinématographique qu’organisa spécialement à notre intention Francisque Laurent Lafougère.

Henri Blanc n’a pas profité de ces distractions de jour de fête. Soldat territorial victime d’une maladie épidémique, et quoique très affaibli, l’homme était resté affable et loquace à tout moment.  Avant de sombrer dans la léthargie de l’antichambre de l’au-delà, il m’avait confié les aléas de son existence, son enfance à Bény, ses difficiles premières années de cultivateur quand il fut déclaré en état de faillite, son service militaire dans le régiment de Bourg où il était secrétaire du Major. Il était très fier que le Ministre de l’Intérieur lui eut décerné le 14 juillet 1897 une mention honorable, il m’avait raconté plusieurs fois ce jour devant l’Hôtel des Postes,  un cheval attelé s’était emballé, Henri s’était jeté à son cou pour le maîtriser, le choc avait été si violent qu’il était tombé à la renverse et l’attelage lui était passé sur le corps, commotionné, il s’était relevé et avait pu enfin maîtriser le fougueux animal avec l’aide d’un passant. Il avait convolé en justes noces l’année suivante, tous deux s’étaient installés rue du Quatre Septembre. Ses deux enfants, André et Marcelle, sont venus le visiter durant son séjour parmi nous. Je n’ai jamais vu son épouse, il n’était pas disert à son sujet, j’ai cru comprendre qu’ils avaient divorcé.

Je me suis rendue une dernière fois à son chevet pour ses ultimes instants, j’ai beau croire que les souffrances abrégées sont une libération et qu’un si brave homme ne mérite pas les affres de l’enfer, j’ai beau savoir que ma mission impose d’accepter d’être la compagne de tout cela, j’avoue avoir ce soir le cœur gros, touchée comme si j’avais perdu un frère.

Il est mort l’humain pépère.

Sœur Anne

Lundi 28 décembre - Cœur de poupée

Il faut croire que ma prestation d’ouvreuse du Théâtre a du taper dans l’œil de quelques messieurs, le Modern Cinéma a réouvert ses portes au début du mois, la mobilisation et les premiers mois de guerre lui avaient fait du tort. Son propriétaire, M. Dupeuple, a voulu me rencontrer, j’avais rendez-vous avec lui rue Teynière dans une bien belle bâtisse que les gens d’ici appellent l’Hôtel de Meillonnas, il y a une grande salle d’à peu près 500 places avec un parterre et des galeries, les fauteuils ont l’air confortables, on y trouve aussi une buvette qui sert de fumoir. J’ai commencé pour la première du samedi 5 décembre, des billets demi-tarif avaient été distribués dans les tablettes de chocolat Poulain, si elles n’en contenaient pas, il suffisait que les clients apportent l’enveloppe extérieure d’une tablette pour profiter de ce tarif avantageux. J’ai remis ça le 11 décembre pour une soirée de gala au profit des blessés de guerre et du Petit Paquet aux soldats. Pas de demi-tarif ce soir là et le droit des pauvres a été perçu en plus, ce qui fait 5 à 10 centimes selon l’emplacement dans le cinéma. Trois autres séances les samedi 19 et dimanche 20, j’ai fait une petite nuit entre la séance de 8 heures et demie du soir et celle de 4 heures du matin. J’en ai profité pour me changer les idées, un panorama couleurs « Pierrefite à Gavarnie », une comédie sentimentale « Cœur de poupée », un film comique « Oscar et la Midinette », un premier entracte, les actualités avec « La bataille de la Marne », un drame « Amour et patrie » et un comique « Bout-de-Zan et le crocodile », deuxième entracte, encore un film dramatique « Cœur qui meurt » puis une nouvelle note comique avant de terminer avec « Onésime en promenade ».  Ce n’est pas moi qui vais me plaindre de mon sort, la plupart des autres réfugiés étaient tourneurs, ajusteurs, mouleurs ou métallurgistes à Belfort, il y a bien une usine par là, elle a perdu ses ouvriers devenus soldats du jour au lendemain, mais le travail pour nous autres ne court pas les rues, la Ville cherche du monde pour enlever les boues et les immondices, il faut vraiment avoir faim !

Léontine

Jeudi 31 décembre - La classe 1915 à l’appel

On y est. La classe 1915 a été appelée le 16 décembre partout dans le pays. Plus de mille garçons d’à peine vingt ans se sont rassemblés au grand séminaire de Brou, ça fait une drôle d’impression d’être un moine soldat prêt à partir en croisade pour libérer la France ! Je ne m’imaginais pas en zouave ou en chasseur alpin, j’espérais seulement rejoindre mes poteaux du régiment de la ville, et bien même pas, ils nous ont presque tous envoyé dans la piétaille (chair à canon et à mitraille !), à Belley, Besançon, Belfort, ça sent le baroud à plein nez. Y a toujours des vernis plein aux as, quelques commis ou infirmiers, puis un autre parti au régiment d’aviation de Lyon, celui-là, je l’ai pas aimé avec ses grands airs ! Moi, j’ai été bon pour filer à Lons et faire mon premier voyage en wagon de voyageurs. Là-bas, des gradés nous attendaient, des blessés des champs de bataille vite remis d’aplomb, pas assez pour y retourner mais bien assez pour nous en faire baver des ronds de chapeaux. Pour l’instant, on ne dort pas trop à la dure, une paillasse sur une planche, paraît que c’est bon pour le dos. Ils nous ont donné la gamelle et le quart avant le fusil et la baïonnette, les cartouches sont pour plus tard mais on n’a pas attendu pour la soupe, le rata et le quart de vin. Ils nous en ont raconté au début, je craignais de souffrir des arpions avec mes brodequins, j’ai plutôt eu mal au ciboulot ! Les trois jours suivants, on a bien compris que la discipline était le premier métier du soldat, pas si simple de tous marcher au même pas, Y a toujours des hurluberlus qui partent à droite quand le cabot jappe demi-tour gauche. Puis Noël a vite été là, un petit coup de mou en repensant à Bourg, un petit coup de remontant à se dire que les anciens s’en voient bien plus que nous. Demain, on va enfin avoir des sacs pour promener toute notre barda, comme nous a dit le lieutenant, la sueur épargne le sang.

Joannes

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