la place de l'Hôtel de Ville de Bourg-en-Bresse en 1914

Bourg-en-Bresse

Navigation in Explore Bourg

You are in : Homepage > Explore Bourg > L'Écho : Bourg en 1914-1915. > Mai 1915

Mai 1915

Dimanche 2 mai 1915 - Santa Maria, priez pour Louis

Je suis morte d’inquiétude. L’affreuse nouvelle est de notoriété publique, le Léon Gambetta a été coulé dans la nuit du 27 avril en mer Adriatique au large des côtes italiennes du Cap Santa Maria de Leuca. Torpillé par un sous-marin autrichien, marine impériale aux vils procédés d’Apache, tirer tapi dans l’obscurité pour tuer des marins plongés dans leur sommeil ! Jamais je n’accepterai les manières employées de nos jours pour faire la guerre ! Ne me parlez pas de courage s’il s’agit d’abattre par surprise des hommes désarmés à terre ou en mer ! Je sais que l’on peut périr sur un champ de bataille, que la victoire revienne aux braves mais pas aux couards à vaincre sans périls ! Louis m’a envoyé une carte d’un port proche du lieu du naufrage, j’ignore s’il sert dans ce croiseur cuirassé, tout me porte à croire qu’il en soit ainsi, me reviennent en mémoire mes mauvais pressentiments des premiers mois de guerre, comme une gangue dont on ne parvient pas à se défaire. J’écris ces quelques mots pour conjurer ce sort maléfique, lancer à la mer la bouteille d’une mère éplorée, pleine de l’espoir d’une issue salvatrice. Se sont noyés nombre de marins dont le capitaine de vaisseau et un amiral, le bateau s’est abîmé en une dizaine de minutes, foudroyé par une explosion dans le compartiment des machines. Grâce au ciel d’avoir permis la mise à l’eau d’un canot de sauvetage et les secours de torpilleurs italiens afin de repêcher des rescapés épuisés et transis de froid. La liste des noms ne serait pas encore parvenue au ministère de la marine. Ils sont 136, c’est pour moi autant de raisons d’espérer. Mon Dieu, je vous en conjure, faites que mon aîné figure parmi les survivants, épargnez la peine d’une mère, d’une épouse aussi, ne reprenez pas cette vie pour faire de jeunes enfants des orphelins…

Philomène

Mercredi 5 mai 1915 - Les poteaux de l’USB

Le cousin Ernest m’a envoyé une longue lettre, je lui avais demandé de me donner des nouvelles des gars du pays. On s’en était causé avec Paubel, les tranchées nous laissent le temps de repenser aux belles années. Qu’est-ce qu’ont bien pu devenir la bande de copains et les anciens de l’Union Sportive Bressane ? Ma rencontre avec l’USB, ça remonte à 1906 quand j’étais enfant, plus de mille mineurs du Nord morts dans une catastrophe, alors l’association a organisé en ville une grande cavalcade avec défilé de chars et elle a pu récolter 7 000 francs pour les familles des victimes. D’autres années, des courses d’ânes attiraient la foule des grands jours aux Près de Brou, sacré spectacle ! Il n’est pas si loin ce dimanche de mars 1914, quand nos Vieillors affrontaient les Vieux-Débris du LOU en football rugby. On s’est gondolés en voyant arriver ces crânes défraichis, mais les vioques sont des durs à cuire, quelques uns accusent plus de cent kilos, ils nous ont vite fait ravaler nos petits airs goguenards ! Leur capitaine était Pierre Morgon, le fils du fabricant de bouchardes, un des pionniers de l’US Bressane avec Jean Berger et Adrien Guillerminet, tous mobilisés et bien vivants. Il y avait aussi eu en mai les épreuves d’athlétisme au Pré Michel, quand Fil de fer et Gaston Noblet se tiraient la bourre à la course et au saut, sauf aux poids où c’est son frérot Émile qui poussait le plus loin. C’est le passé tout ça, bien content que les frères Noblet ne mangent pas les pissenlits par la racine ! Gaston a été mobilisé avec le 23e, il est sergent major artificier à la CHR ou le maître des munitions du régiment, c’est un mécano du départ, alors il demande à être détaché comme métallurgiste à la Maison de Chapolard et Scotte de Bourg. En voilà au moins un qui a l’espoir de rentrer. Passé la trentaine, Émile est son aîné, il est parti avec un bataillon du Génie de Besançon, blessé sans trop de mal en septembre, il y est retourné en décembre mais pourrait bien finir dans une bonne Maison comme son frère, il est démonstrateur de machines outils à métaux. Un des deux finira bien par atterrir dans l’atelier familial Bouvet et Noblet de la rue du Théâtre. La guerre fait chauffer l’acier, y en a besoin de partout, armes, projectiles, blindages, outils et il s’en invente tous les jours pour nous casser la pipe ! Pas de fer sans feu et pas de feu sans fer!

Joannes

Samedi 8 mai 1915 - Le retour de Léon

Ben ça alors, si on m’y avait dit, je ne l’aurai pas cru. Léon a été évacué au dépôt de Bourg pour maladie. Dès que je l’ai su, j’ai pris mes jambes à mon cou pour le visiter à l’Hôtel Dieu. Je pensais faire plaisir en lui lisant les cours des prix à la dernière foire de Bourg, 130 francs les 100 kilos de veau et 100 francs le couratier, c’est bien moyen, alors que les petits porcs à 45 francs la pièce, c’est très intéressant, mais je crois qu’il n’avait pas la tête aux transactions de maquignons. Une infirmière m’a expliqué le pourquoi de sa petite mine, l’albuminurie qu’elle appelle ça, un problème de reins, des bonnes choses qui devraient rester dans le sang et partent dans les urines. Il a eu la chance d’être vite soigné, on peut en mourir de cette affaire là, quelques mois de convalescence le remettront d’aplomb. En sortant de la chambre, un militaire m’a prise à part, sûr qu’il va se faire réformer avec cette maladie là, mais il pourrait avoir des ennuis avec l’armée, de plus en plus de soldats n’en peuvent plus de cette guerre et sont prêts à tout, certains prennent des drôles de boisson en mélangeant du pétrole, du miel et je ne sais quoi encore. J’ai répondu tout net et bien fort ! Léon servait comme ordonnance auprès d’un lieutenant de la Territoriale, son seul risque était de se brûler en repassant une chemise ! Moi, j’ai une petite idée sur le pourquoi et le comment… Il a voulu me rendre chèvre avec son Alsacienne qui lui offrait du lait, la bougresse ne lui a pas peut-être pas donné le sein, elle me l’aurait empoisonné que ça ne m’étonnerait qu’à moitié, ces gens-là restent quand même un peu beaucoup Allemands, y’a qu’à les entendre baragouiner, la langue ne saurait mentir ! Son retour me rassure d’un autre côté, les fermes ne sont plus sûres par ces temps troublés. Rien que la semaine passée, des malfaiteurs ont cambriolé le château de Loëze route de Ceyzeriat. D’accord, il a appartenu à un riche américain toujours par monts et par vaux, les malfrats ont surtout fait ripaille en vidant force bouteilles, mais quand même, on ne rentre pas comme ça chez les gens dès qu’on a envie de nocer ! J’espère que son mal va partir aussi vite qu’il est venu, j’en ai bien assez à faire à m’occuper des bêtes, je ne vais pas en plus jouer la garde-malade ! Léon va vite se remettre sur pied et redevenir l’homme qu’il était avant. Yolande a fait les semailles, je compte bien que Léon se coltinera les fenaisons.

Yolande

Mardi 11 mai 1915 - La retraite, sans tambour ni trompette

Alors que je fus trop jeune pour être appelé à servir en 1870 durant la guerre franco-prussienne, mon âge vénérable me dispense de toute mobilisation dans les circonstances actuelles. Dois-je en concevoir de coupables regrets ou de lâches soulagements ? Je m’évertue à m’en accommoder avec philosophie. Je n’aurai point combattu dans ces deux guerres, je les aurai simplement vécu avec la force d’un républicain patriote, placé par le destin dans la position de l’observateur engagé, déterminé à la victoire et soucieux que l’action des armes n’annihile pas la réflexion et n’altère pas l’âme de notre cher pays.

L’homme de Lettres, que je ne cesse d’être au long cours de ma vie, se satisfait du langage fleuri qui pousse parmi les cendres des tranchées. « L'Écho des Marmites » est le journal de ceux qui vivent ces moments d’exception, si âpres et fraternels, que ce nouveau monde engendre sa propre langue faite de noms et d’expressions détournés de leur sens originel. Sans prétendre à l’exégèse, j’aime la manière dont nos soldats subliment leur réalité, quand le froid de l’acier leur évoque la chaleur du foyer. Délice de Montélimar, le « nougat » se mue en fusil, cet inégalable compagnon d’arme du brave parmi les braves. Cette douce friandise s’accompagne immanquablement des « pruneaux » qui nourrissent la culasse en plus de fortifier les corps. Les « cigares » troublent la digestion de nos ennemis quand les obus de 75 font mouche de leurs excréments, les « pipes » de calibre 120 rappellent à chacun qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Je concède bien volontiers que ce vocabulaire n’est point académique et je ne doute pas que d’aucuns doivent s’en offusquer, tels des gardiens du Temple aveuglés par la lumière de leur foi. Pour ma part, je crois à la vie, et s’il faut me prêter un quelconque sentiment de religiosité, je choisis la résurrection à la crucifixion. Mon temps est venu de clore un chapitre de mon existence, celui de mes années de professorat au lycée Lalande. Sans tambour ni trompette, l’heure de ma retraite a sonné. Bien des confrères tentent encore de m’en dissuader, mais mon désarroi s’accroit à mesure que parviennent les avis de décès de collègues et d’anciens élèves, trop de fils et de pères sacrifiés pour un mal nécessaire. Ma génération fut épargnée par la guerre et la destruction, elle a également appris à ne pas se nourrir des ferments de la haine. Cette année scolaire achevée, je m’en retournerai dans la maison de mes chers parents, là où l’océan tonne les nuits de tempête, bien avant le verbe qui fut au commencement de l’humanité, loin des fracas de ses déchirements. Peut-être m’attèlerais-je alors à une anthologie argotique de nos combattants ?  Ces mots leur survivront.

Hippolyte

Vendredi 14 mai 1915 - Petite chronique mondaine

Comme chaque vendredi depuis septembre dernier, je me suis rendue à l’Ouvroir Jeanne d’Arc afin de confectionner les petits paquets aux soldats, une fois triés tous les effets entrant dans sa composition, chemises de flanelle en coton, tricots, caleçons, ceintures de flanelle, chaussettes de laine, serviettes de toilette et mouchoirs. L’abbé Cottard Josserand nous a fait l’honneur d’une visite de courtoisie, bien que l’initiateur de toutes nos bonnes œuvres soit fort occupé, il est soucieux de rester un berger exemplaire. L’après-midi est bien longue, d’autant plus que la tâche est répétitive voire parfois ingrate, alors nous devisons de choses et d’autres pour passer le temps. L’heure grave n’est pas aux cancans, les nouvelles des hommes accaparent une grande part de nos conversations, nous en prîmes aujourd’hui sur quelques personnalités en vue dans notre cité. Si j’ose dire, Joseph Chapolard s’est rangé des machines à coudre et des bicyclettes, son fond de commerce Radior de l’avenue de la Gare n’a pas cessé pour autant, quoiqu’il serve en qualité de lieutenant artilleur. Fondateur d’une entreprise de transport et de déménagement, Alphonse Dupont accomplit son devoir de sous-lieutenant dans un escadron du Train des équipages. Allez savoir où ces deux là peuvent bien être en ce moment ? Messieurs Bernier et Rebière de la classe 1884 ont adressé une lettre de félicitations à leur conscrit Eugène Debeney, chef d’état-major auprès du Général Dubail commandant la 1ère Armée dans les Vosges et le Grand Couronné de Nancy, il vient en effet d’être lui-même distingué Général et prend la tête de la 25e Division d’infanterie qui se bat en Picardie. Cet enfant de Bourg est ainsi le digne héritier de François Logerot, autre Général victorieux contre les Prussiens et ancien Ministre de la guerre, qui décéda en 1913 dans sa villa François 1er à Bel Air ; son fils Alfred perpétue la renommée familiale en Indochine où il serait toujours le maire d’Hanoï. Personne ne m’a demandée comment va le mien, médecin aide-major d’un bataillon de notre 55e Territorial. Hé bien il est cantonné à la frontière allemande près de Belfort, ses dernières lettres témoignent de sa bonne santé. Qu’importe sa célébrité tant qu’il en revient entier !

Marie Louise

Lundi 17 mai 1915 - Des projets plein les cartons

Encore une nouvelle dépense à laquelle nous n’échapperons pas. Les bâtiments communaux n’ont cure des charges exceptionnelles qui pèsent sur le budget de la Ville, surtout quand il s’agit de l’Hôtel de Meillonnas, bel héritage architectural de style Louis XV édifié à la fin du 18ème siècle par le Baron du même nom. L’architecte municipal vient de remettre son rapport quant à l’état du bâtiment occupé par la Trésorerie Générale de l’Ain. Des réparations s’imposent, tels le crépissage des façades, les peintures sur murs et boiseries dans les bureaux du rez-de-chaussée, ces dernières ont pourtant été refaites en 1910 mais elles sont déjà défraichies à cause de la poussière qui se pose et colle, la faute aussi à un inconséquent nettoyage journalier. Moins urgent sera le remplacement des parquets dans les cabinets du Trésorier et de son Fondé de pouvoirs, si les lames de chêne ont bien résisté à l’usure du temps, les rats y ont élu domicile en perçant des trous dans les coins. Il est une chose de se plaindre amèrement de la présence de ces indésirables, encore eût-il fallu prendre les mesures pour les détruire ou les en détourner. Ces vieilles bâtisses à restaurer nous prennent le bras quand nous n’avons déjà plus de main ! Il y a une main que j’étais ravi de serrer tout à l’heure, celle de Louis Parant devant la porte de sa pharmacie rue du Gouvernement. Cet homme dévoué n’en a pas eu assez de consacrer sa vie à endiguer la mortalité infantile, la tuberculose et les taudis, colonies de vacances, mutuelles scolaires et dons de lait pour les bébés figurent également parmi ses œuvres, j’en oublierai presque sa longue présidence de la société sportive l’Alouette des Gaules. Il s’active désormais au sein du syndicat d’initiatives de Bourg, il ne manque pas d’idées en cette période et je connais sa capacité à les mener à terme, je l’ai donc écouté avec attention. S’instruisant de l’expérience d’une action de la Ville de Lyon, il se prend à imaginer ici la création d’un centre de rééducation professionnelle pour les mutilés de guerre, lequel fonctionnerait dans les locaux d’une école grâce aux dons et aux 3frs50 que verse le Service de Santé par journée d’hospitalisation. Louis Parant pense à tous les amputés dans l’incapacité physique d’exercer leur métier initial, ils pourraient ainsi faire l’apprentissage d’une nouvelle profession, cordonnier, tailleur, menuisier, relieur, papetier, comptable, des enseignements sont également possible en dactylographie, sténographie et anglais. Je lui ai promis d’en glisser un mot au Maire afin d’étudier plus avant ce projet.

Stanislas

Jeudi 20 mai 1915 - Mon lieutenant et mon ti fenou

Dans les tranchées du bois de Bénamont, on en a soupé des travaux cette quinzaine, les pelles à la main et les Lebels jamais trop loin, il y a parfois de courtes fusillades comme passe un vol d’étourneaux, la consigne est d’être toujours prêt à riposter sans se montrer de trop. J’ai la chance d’avoir un bon lieutenant à la tête d’une des sections de la 17e compagnie du capitaine Fontaine, lui-même commandé par Berthelot le chef du 5e bataillon, aux ordres du lieutenant-colonel Bluzet, je m’arrête là, ça risque d’être long si je remonte jusqu’à Joffre et toute la viande en conserve qui l’entoure dans son QG à Chantilly ! Ben oui, c’est l’armée, des chefaillons à tous les étages et ça tombe en cascade ! Le mien s’appelle Coste, il vient du Doubs, mais ses parents se sont installés à Bourg sur la place du Greffe. Un jeune gars de 23 ans qui ne manque pas de bouteille, déjà quatre ans au 23e RI, il est monté en grade (caporal, sergent, sergent-fourrier) jusqu’à la guerre, quand il a été versé au 223 pour dorloter les réservistes. S’il ne manque pas de mérite, il a profité malgré lui des pertes parmi nos cadres à Méhoncourt et Rehainviller, promu adjudant puis sous-lieutenant en septembre 14, le voilà lieutenant deux mois après. Bon, c’était avant, le régiment est de retour au cantonnement d’ici la fin du mois, première étape aux thermes de Nancy, comme un besoin de se décrasser. Je me suis bien volontiers contenter de la douche, j’aurai bien fait une petite trempette dans la piscine, une eau à 36 degrés, bonne contre l’arthrose à ce qu’on dit, j’irai quand tout ce foin sera coupé sous le nez des Allemands et rangé bien au sec dans la grange de la paix ! Suffit pas d’être propre, va falloir aussi tout astiquer, armes et boutons, le président Poincaré va nous inspecter dans trois jours, on va même lui faire la démonstration d’une attaque avec les cousins du 333e RI de Belley. J’ai écrit à Marie de donner procuration à la maman, elle pourra aller à la Mairie de Bourg toucher à sa place l’allocation journalière aux femmes des mobilisés. Mon ti fenou reviendra me voir la semaine prochaine, j’ai repris goût aux bonnes choses, c’est dur de m’en passer !

Célestin

Dimanche 23 mai 1915 - Un dimanche à la campagne

Aujourd’hui, c’est Pentecôte, Papa et Maman ont fermé l’épicerie et nous sommes allés voir la famille à Pont de Vaux, celle de mon oncle soldat qui s’est fait tuer au début de la guerre, alors tout le monde s’est réuni pour manger et boire à sa santé. Y’en a un qui a dit que ça ne le fera pas revenir mais tant qu’on pense à lui et bien il est encore un peu vivant, c’est vrai, c’est triste quand même de mourir à la guerre, si le Saint-Esprit est descendu parmi nous aujourd’hui, il a du vite remonter au ciel ! Avec les cousins, on n’a pas trainé à table pour vite aller à la rivière. La Reyssouze est encore trop froide, ça fait quand même envie de se baigner quand il y a un joli rayon de soleil, on s’est aspergés pour se rafraîchir et surtout s’amuser. Les plus grands ont pris les gaules, les seaux et les boîtes à vers, ils ont pêché des perches, un poisson plein d’arêtes qu’il faut préparer en fricassée. Y’en a un qui est malin, il a fabriqué un carré avec des baleines de parapluie et une serpillère, grâce à quoi les plus petits ont pu attraper des alevins. Nous sommes rentrés tard, Papa dit « que les beaux jours de mai à se la couler douce, faut profiter ! ». J’étais tellement fatiguée que je me suis traînée comme une chiffe molle pour monter au premier étage. Mon frère dort dans la même chambre, quand il fait bien noir et qu’on n’entend plus que les bruits étranges de la nuit, il fait exprès de me raconter des affreuses histoires, que les Boches vont envahir tout le pays en creusant des tunnels et ils en sortiront en silence pour égorger tous les Français dans leur sommeil ! Moi, je me mets en boule dans mon lit avec la tête sous l’édredon, seuls mes cheveux dépassent, faut bien respirer un peu. Je ferme les yeux en me disant que je me réveillerai le jour où cette vilaine guerre sera terminée…

Roseline

Mercredi 26 mai 1915 - L'Italie s’en va-t’en guerre

Le régiment a été relevé le 1er mai par le 133e RI et ses Lions du Bugey, mois de repos bien mérité au cantonnement à Marzelay et à la Pêcherie aux portes de Saint-Dié. Les bataillons à l’exercice, marche, tir, lancement de grenade, escrime à la baïonnette, franchissement de points battus par l’artillerie, recherche et désignation des objectifs, appréciation des distances, plus les inévitables revues de détails et travaux de propreté. Tous les hommes sont passés par la vaccination anti-typhoïde, puis la 41e Division a rendu avant-hier les honneurs au Président de la République, lequel a remis des décorations à plusieurs officiers et sous-officiers. Savoureux moments de paix sans être sur le qui-vive, nous prîmes quelques bains dans la Meurthe comme une fugace évocation des jours heureux. Malgré toute l’application requise au devoir de notre mission, convenons que les soirées à la popote des officiers sont parfois mémorables, si l’on n’y mange guère mieux que d’ordinaire, les conversations et les rires nous assèchent la gorge à tel point que nous sommes contraints de nous fendre de quelques bouteilles à la seule fin de nous  épancher ! Le breuvage varie selon les circonstances, nous pûmes sabrer le champagne ces jours-ci grâce au ralliement de l’Italie. L’affaire diplomatique semblait pourtant mal engagée, elle avait signé en 1912 une Triple Alliance avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, mais tout porte à croire que Vienne n’est pas disposé à céder le Trentin, le Frioul et les côtes de Dalmatie, alors que la France ne s’en soucie guère tant que Rome ne louche pas sur Nice, la Savoie, voire la Corse. Alors que l’expédition des Dardanelles se heurte à une forte résistance et que le débarquement de l’infanterie n’a pas permis de percer les défenses turques, l’ouverture par les troupes fraîches italiennes d’un nouveau front dans les Dolomites est une grande nouvelle. Nous les prenons en tenaille de tous côtés, les jours des Empires de la Teutonie sont comptés ! Gonflés à bloc, nous nous apprêtons donc à retourner en ligne, La Fontenelle, nous voilà !

Honoré

Samedi 29 mai 1915 - Effroyable moi de mai

Les noms s’égrènent sur mon chapelet. Rien que dans cette huitaine, ont été inhumés au carré militaire du cimetière de la ville, un soldat de Gap foudroyé par la méningite cérébro-spinale, un Charentais terrassé par une tuberculose pulmonaire aggravée par la fièvre typhoïde, un Parisien et un Bourguignon blessés à la guerre, les combats semblent avoir repris avec les beaux jours, la fréquentation de l’Hôtel-Dieu s’en ressent. J’ai été amenée à participer à plusieurs opérations auprès du Docteur Albert Reverdin, chirurgien remarquable venu soigner volontairement de Genève dont il est originaire. Les blessures de guerre n’ont pas de secret pour lui, il fut déjà médecin dans une ambulance de la Croix-Rouge durant la guerre balkanique de 1912 entre les Turcs et les Grecs, il est des hommes qui se mènent là où la souffrance les attend. Il est assisté dans son service de chirurgie par les Docteurs Meyer, Guichard et Plantard. La salle d’opération avait été modernisée par son illustre prédécesseur Émile Hudellet, il a fallu une nouvelle fois la réaménager pour l’adapter aux besoins grandissants de la médecine militaire. Nul doute qu’un deuxième bloc chirurgical est d’ores et déjà vital, d’autant que les civils ne sont pas exempts d’interventions ! Ma tâche à ses côtés consiste pour l’essentiel à lui passer pinces, lancettes, cuvettes, plateaux et eau stérilisée. Désinfectants, onguents et pansements me sont également familiers, contrairement à d’autres techniques de plus en plus élaborées. Nous disposons ainsi d’une table radiologique dite Gaiffe, elle est la propriété personnelle du Docteur Reverdin et s’avère fort utile pour débusquer les esquisses osseuses et les éclats d’obus. Je crains fort qu’un jour viendra où seules nos prières guideront les blessés dans leur guérison ou accompagneront leurs âmes au trépas.

Sœur Anne

  • Save in PDF
  • Page top

Contact

Mairie de Bourg-en-Bresse
Place de l'Hôtel de Ville
01012 Bourg-en-Bresse - France
Download Virtual Card (.vcf)
Phone: (+33) 4 74 45 71 99

Horaires
Contact form