la place de l'Hôtel de Ville de Bourg-en-Bresse en 1914

Bourg-en-Bresse

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Mars 1915

Mercredi 3 mars 1915 - Un indésirable

Je l’avais vite repéré à sa frimousse de coquin ! Dès qu’un inconnu débarque à mon buffet, je l’observe par en-dessous, faisant mine d’être occupé, les oreilles aux aguets avec la patience du chasseur de gibier. Et ben voilà que l’animal s’est fait pincer ! Il était descendu à l’Hôtel de l’Europe, le meilleur établissement de la ville avec l’Hôtel de France et l’Hôtel Terminus, la Reine mère d’Italie s’y est arrêtée deux fois ces dix dernières années, il dispose depuis peu du courant et du chauffage central, rendez-vous compte, six chambres avec salles de bain équipées de chauffe-eau au gaz, sans même parler de la rotonde renommée de sa nouvelle salle à manger. Tout ça grâce à Claudius Rebière, un Clunisien que je connais bien, il a tenu le buffet de la gare avant moi puis a racheté l’Hôtel de l’Europe en 1901. Alors quand l’étrange inconnu a posé ses valises chez lui, il lui a dit qu’il était Anglais en se mettant à baragouiner. Nul doute que le lascar a cru atterrir dans un pays de péquenots, mal lui en a pris ! Claudius s’y connaît en accent ingliche, après son apprentissage dans un Café de Paris et quelques grandes Maisons de la Côte d’Azur, il a filé à l’anglaise ! C’est vrai que je les aime pas ceux-là avec leur airs hautains comme s’ils gagnaient la bataille d’Azincourt tous les quatre matins, mais faut reconnaître, question Palace, outre-Manche, c’est la grande classe, alors un petit tour à Newcastle puis cuisinier-chef au Cecil de Londres, mon ami connaît bien le métier et sait mijoter la langue de Shakespeare ! Il a donc cuisiné son client douteux, qui a fini par avouer une descendance anglaise par sa mère mais aussi une ascendance allemande par son père. La police n’a pas cherché à comprendre de quel côté penchait la Tour de Babel, l’Anglo-Boche a été conduit à Lyon au Consulat anglais. Paraît que son état-civil était aussi vrai que ma déclaration aux Contributions indirectes, à l’heure qu’il est, le vrai-faux Anglais doit croupir dans un camp. Si la guerre va se gagner au front, elle commence à l’arrière et aussi par chez nous !

Antonin

Samedi 6 mars 1915 - L’espiomanie

Je comptais vous conter la mésaventure dont furent victimes deux de mes collègues à l’insu de leur plein gré. En bon lettré, je ne résiste pas au plaisir de vous livrer la savoureuse version des faits telle que le Courrier de l’Ain l’a narré dans sa dernière édition. « Profitant du jeudi ensoleillé qu’offrait dame Nature, deux maîtres d’études au lycée Lalande, l’un, Corse à l’œil dur et aux moustaches provocantes, l’autre, doux méridional portant lorgnon universitaire, flânaient hier matin sur le boulevard de Brou. Chose fort remarquable en l’occurrence, nos deux bons maîtres, loin d’être des nourrissons des Muses, sont pénétrés à Euclide et tout imbus de sciences exactes. Si bien que l’enivrant soleil de mars, au lieu de faciliter en leur esprit l’éclosion de sonnets aux rimes d’or, faisaient pousser sous leur crâne bossu d’énormes racines carrées ou cubiques, et ceci fut la cause de tout leur mal. Car la chaleur ambiante leur ayant fait trouver la base d’un intéressant problème, ils se mirent incontinent à chercher l’inconnue (du problème naturellement) et appelant à leur secours les x et les y, ils se livrèrent à de folles hypothèses. Malheureusement pour eux, ils ignorèrent totalement qu’il est dangereux pour un vulgaire pékin de prendre des notes par ce temps de guerre et d’espionnage, à travers une ville de province, car à peine avaient-ils atteint l’église, chère à la maison de Savoie, que la rumeur publique, personnifiée par de diligentes ménagères et de pondérées matrones, les classait dans la catégorie des espions dangereux. La garde qui veille aux barrières de la route de Pont-d’Ain, esclave de la consigne et de la discipline, mais ignorante des mathématiques, partagea les soupçons des commères du quartier en entendant les deux mystérieux personnages parler de cosinus D et de tangente A. Afin de faire coffrer le dit cosinus sans doute allemand de race et espion de métier, un exprès fut immédiatement dépêché au poste de police avec mission d’arrêter deux individus suspects prenant des notes et des plans sur le boulevard de Brou … et parlant une langue étrangère ! La police rejoignit bientôt nos deux mathématiciens, juste au moment où ils se sentaient pénétrer d’une joie sans mélange : ils avaient trouvé X, l’inconnue de leur problème. Le représentant de l’autorité fut légèrement surpris : deux pions, là où il escomptait deux espions. Enfin, les notes litigieuses furent expliquées et l’on convient de part et d’autre que chacun avait bien travaillé pour peu de choses, les résultats étant nuls comme ceux du fameux problème. Le brave agent rit et tout en fut dit  ». Moi aussi !

Hippolyte

Mardi 9 mars 1915 - Veau, vache … cochon de lait ?

Je m’en vois avec ce temps de mi-saison, il y a des jours où la terre gelée est dure comme de la caillasse, et quand ça se réchauffe, on patauge dans la gadoue. Faut pourtant bien travailler aux champs, ceux des Carronnières viendront un de ces jours me donner la main, ils auront de quoi s’occuper, labourer, mener du fumier, herser le blé. Pour les payer en retour, je leur ferai un bon dîner et on mangera la poule, le cousin m’a demandé un tombereau de betteraves, je suis la seule à en avoir en quantité. Je vais garder le père pendant un temps, la Charmante ne va pas tarder à faire son veau. Un agent de la ville est déjà passé dans les fermes pour réquisitionner le bétail au mois d’octobre, mais ce veau, je le vendrai au marché de Bourg si on m’en donne un bon prix, la semaine passée, j’y ai porté des haricots, ça me rapporte toujours quelques sous.

A la guerre, Léon commence à avoir le mal du pays, il n’arrête pas d’envoyer des cartes et parfois des colis. Une fois pour faire repriser ses chaussettes déchirées, une autre pour me conseiller d’acheter de la paille, de semer de l’avoine et d’ensemencer les pommes de terre, enfin pour se plaindre des douze mille hommes du dépôt de Bourg qui feraient mieux de le remplacer ! Je lui écris au petit matin sur les 4 heures avant d’aller voir les vaches, je pense aussi aux petites douceurs qui lui font chaud au cœur, je lui ai adressé hier un petit colis de côtelettes bien cuites et salées. Lui n’a guère changé, toujours le premier à me taquiner, comme quoi une demoiselle lui nettoie sa chambre et qu’une dame lui chauffe du lait matin et soir ! Je lui ai répondu tout à trac : « Je vois que tu n’es pas trop mal content de tes Alsaciennes. Tu ne dis pas laquelle qui te fait caprices, la fille ou la mère ? Pour moi, m’importe mais garde toujours une petite pensée pour ta bressane qui ne t’oublie jamais une minute …  ».

Yolande

Vendredi 12 mars 1915 - Bourg sous les bombes ?

Le fracas de la guerre est à trois cents kilomètres, mais nous ne saurions être assez prudents quand les zeppelins prennent pour cibles les villes et leurs civils innocents, après 50 kilos de bombes lâchées sur Londres en janvier, Calais et Paris ont été à leur tour victimes de cette infamie. Le Commandant d’Armes de la Place de Bourg nous a enjoint en conséquence de prendre des mesures visant à atténuer la visibilité : l’éclairage électrique est supprimé tant sur les cadrans du clocher que sur les bâtiments publics ou privés, les devantures et verrières des magasins devront être munies d’écrans atténuant leur éclat, l’éclairage des rues sera significativement réduit. Le colonel Largy ne badine pas davantage avec les troupes, consignés dans les casernes et au cantonnement du réveil à 17 heures, appel du soir à 21 heures, y compris pour les hommes autorisés à coucher en ville qui ne pourront plus circuler passée cette heure, à l’exception des plantons, ordonnances et secrétaires porteurs d’une carte permanente.  Il reste peu de temps aux troupiers à la seule fin de se distraire dans les cafés, bars et autres débits de boissons, je ne vais pas les plaindre pour autant, mieux vaut entendre siffler des verres dans un tripot que des balles durant un assaut ! J’aurai bien aimé en cette fin d’après-midi me vider un godet pour m’humecter le gosier en devisant de tout et de rien, encore une séance du Conseil municipal aussi ennuyeuse que certaines manifestations qu’un élu se doit d’honorer de sa présence ! Ils sont loin les ordres du jour d’antan propices à d’épiques débats et aux joutes oratoires, nous en sommes réduits à subir les événements et voter ce qui doit l’être, l’assistance sous toutes ses formes (familles nombreuses ou médicale gratuite, vieillards, infirmes et incurables), l’estimation de la coupe affouagère pour les hospices, l’octroi de la corporation des brasseurs et fabricants de limonade, la vente de bois d’élagage des grands chemins de communication, la vaccination antivariolique et j’en passe … Je vais m’accorder dimanche un peu de répit, le Majestic-Cinéma de la place Bernard projette la nouvelle aventure du détective « Nick Winter et l’homme au masque  » et la comédie de Max Linder « N’embrassez pas votre bonne  », cette sortie récréative me fera le plus grand bien.

Stanislas

Lundi 15 mars 1915 - Les cinq doigts de ma main

Retour à Lons-le-Saunier dans la caserne Michel du 44e RI, régiment levé sous l’Ancien Régime du temps des Louis, on l’appelait alors le régiment Mazarin-Italien, je n’ai pas tout compris mais c’est ce qu’un officier nous a dit. Pas grave si j’oublie, ils ont créé un nouveau régiment avec tous les bleus de la classe 1915, le 407ème, celui-là n’a pas d’histoire, va falloir l’écrire à la pointe du fusil ! Il devait partir aux Dardanelles, tu penses si j’étais volontaire ! Prendre la mer en bateau, moi qui sais tout juste mener une barque sur un étang !  Là-bas, on ne devait pas y aller pour se cailler les miches dans une tranchée, juste le temps de filer une bonne pâtée aux Ottomans et se lézarder au soleil… puis un jour, on a su qu’on serait bon pour le front de chez nous. Tant pis, tant que je reste avec les copains. Ils sont tous les cinq de Bourg, on n’a pas gardé les vaches ensemble mais pas loin. Victor Paubel, il aurait pu, cultivateur au hameau des Carronnières, c’est un grand gaillard aux épaules de lutteur de foire, je me sens rassuré à ses côtés. Aimé Piroud faisait pareil chez son père au Chemin des Lazaristes, lui a une bouille rigolote avec ses yeux jaunes qui brillent comme des lanternes au milieu d’un visage tout rond. Il y a aussi Steurer, « gros nez », teinturier de la rue Neuve et fils d’un ébéniste marié à une Diot. Et encore Pierre Ravier, un sacré numéro, l’armée a mis sur son livret militaire qu’il savait lire et écrire mais pas compter, alors qu’il exerce le métier de garçon de recettes dans un commerce de la ville ! Enfin, le compte est bon avec Victor Aujoux, il vit au Grand Challe avec sa mère déjà veuve, il est voiturier, je sais vaguement que le tribunal de Trévoux lui a collé l’an dernier deux mois de prison avec sursis, il n’est pas très causant sur le sujet. On se retrouve dans la même section de la 3e compagnie, commandé par un adjudant, un taiseux fort en gueule quand faut nous remuer, il a 15 ans d’Afrique dans le barda et il n’y a pas appris à faire des risettes. On a touché un équipement tout neuf de la tête aux pieds, va falloir y aller … alors, dans les moments où je m’oublie, je regarde ma main trembloter et je me demande, dans quelques mois, combien de doigts de 20 ans il va me rester ?

Joannes

Jeudi 18 mars 1915 - Ma Mère

Je lui voue une grande admiration et le profond respect du à un proche parent. J’ignorais ce que fut sa vie avant qu’elle entra dans la Congrégation Saint-Joseph, des laïcs m’ont mis dans la confidence, elle est native de Montmerle en bord de Saône, son père était tisserand, Barbe Marie Elisa étaient ses prénoms d’état civil. Sœur Florence avait 18 ans quand elle est arriva à l’Hôtel-Dieu en 1860, elle y prodiguait déjà ses soins aux militaires blessés par les Prussiens en 1870-1871.

Chaque homme touché dans sa chair devient immédiatement un de ses enfants, elle voudrait les sauver tous. Malgré les fatigues de son âge vénérable, les nuits blanches à veiller au chevet et les inévitables tourments de ce lieu de souffrances, elle ne cesse de nous insuffler la foi et le dévouement, comme si une seule vie incarnait le Seigneur et sa résurrection. A peine a-t-elle quitté les salles de soins ou de lits, elle trouve l’asile du recueillement dans la chapelle attenante pour y puiser sa force dans la prière. Elle se doit d’être impassible en toutes circonstances, nous rappelant dans les moments les plus délicats que la fébrilité est mauvaise conseillère.

Placée sous l’autorité bienveillante de Mère Marie de Gonzague du couvent de la rue du Lycée,  elle y devint en 1896 la Supérieure des sœurs hospitalières, qu’elle dirige toujours avec diligence. Nous sommes une trentaine à composer cette communauté, les plus jeunes assumant les fonctions d’infirmière quand les plus âgées servent à la pharmacie, à la lingerie et aux cuisines.

Si on nous dénomme les anges blancs, Sœur Florence est sans nul doute un cœur immaculé d’Archange.

Sœur Anne

Dimanche 21 mars 1915 - L’art moderne de la guerre

Jeune officier Saint-Cyrien, j’ai appris l’art du combat selon les préceptes du colonel Ardant du Picq, héros tué en 1870 par un obus allemand. Sa doctrine inspira le principe de l’attaque à outrance pour rompre les rangs ennemis par le mouvement dans des offensives aussi vives et décisives que l’éclair, fondé tant sur l’élan de l’infanterie baïonnette au canon que sur les déplacements rapides de l’artillerie de campagne au plus près des lignes. Ardant du Picq insuffla bien davantage, la victoire appartient aux hommes qui la désirent par leur esprit supérieur de courage et de sacrifice. Cette force morale à inculquer à nos soldats, chaque officier en est ainsi le dépositaire par les vertus de discipline et de solidarité dans les rangs. Parce qu’il n’y aura point de salut sans allant, nous restons animés des mêmes sentiments. Trop de braves sont pourtant tombés sous la mitraille et les obus dont l’ennemi use abondamment, armes de lâches, je le regrette, révolution militaire, j’en conviens. Nous voici donc retranchés dans des lignes de défense fortifiées un peu plus chaque jour, contraints de faire la guerre autrement. Attendre et périr à petits feux ? Le lieutenant Charnay et une vingtaine d’hommes de sa section de la 12e compagnie ont été fatalement éprouvés, ils se croyaient protégés dans leur abri de la Fontenelle quand un obus de 210 l’a pulvérisé. Dès que nous quittons les tranchées pour le cantonnement, nos bataillons sont rompus à l’exercice : étude des flanquements du tracé de la tranchée allemande, marche avec déploiements rapides sous un bombardement, instruction des cadres sur l’attaque d’un repli, assaut d’une lisière d’un bois et organisation du terrain conquis, exécution de contre-attaques sur un flanc, installation défensive de 2e ligne par la pose de piquets et de fils de fer, traversée d’une crête repérée par l’artillerie ennemie, fonctionnement d’une pointe d’avant-garde, et cætera. Le Généralissime Joffre ne dit pas autre chose quand il déclare « je les grignote », alors nous nous y employons.

Honoré

Mercredi 24 mars 1915 - L’exemption familles nombreuses

Ce matin à la récréation, j’ai cru que les garçons se chamaillaient, je les voyais jouer aux billes dans le fond de la cour et il y en a toujours un pour tricher. Puis j’ai entendu voler des gros mots et il y a en deux qui se sont empoignés à se mettre des marrons en pleine poire ! Ce n’est pas que je suis gourmande, je me suis attroupé comme les autres, je ne sais pas pourquoi, je n’aime pas la bagarre mais je ne peux pas m’empêcher de regarder. Le directeur de l’école est venu à grand pas, il a fait une si grosse voix que j’aurai préféré être une tortue. Il les a attrapés par les oreilles et les a trainés dans son bureau dans un grand silence à part les gémissements des deux chenapans … Ouille, rien qu’à penser aux coups de férule, j’ai mal pour eux! En retournant dans la classe, Jeannette a chuchoté à mon oreille, l’un avait traité le papa de l’autre de poltron, d’embusqué et même de déserteur, parce qu’il est rentré de la guerre en bonne santé pendant que le sien défend toujours la patrie. La maîtresse nous a expliqué que ce n’était pas de sa faute, c’est comme ça maintenant pour tous les soldats pères d’au moins six enfants, pour s’occuper de leur famille et travailler quand même pour le pays, elle a ajouté de ne pas nous inquiéter, il y a des jeunes sans enfants qui sont partis se battre pour les remplacer, c’est mieux s’ils meurent et ne laissent pas des orphelins, je serai quand même triste pour leurs mamans.

De retour de l’école, je suis entrée dans l’épicerie, comme ma Maman parle tout le temps, je lui ai fait une bise, elle se souvient plus facilement que sa petite est à la maison. Cette fois, c’était la voisine, elle avait dans son panier du savon de Marseille et de l’huile la Croix Verte. Elle aime raconter des cancans, l’écurie du Moulin des Pauvres a toute brûlé dans la nuit, il paraît que c’est un ancien domestique qui a mis le feu, son patron lui avait interdit de coucher dans le fenil, alors il s’est vengé, il dort maintenant en prison, ça lui rappellera la maison de correction de quand il était enfant, la voisine a dit aussi qu’il était faible d’intelligence, la mauvaise graine, faut pas la semer !

Roseline

Samedi 27 mars 1915 - De jour et de nuit

Mon ti fenou est arrivée ce tantôt, on va pouvoir se causer de vive voix et se couvrir de mille bécots ! Elle m’avait écrit pour annoncer la nouvelle, les violettes glissées dans l’enveloppe sentaient bon la promesse de nos retrouvailles après huit mois de séparation. Je lui ai vite répondu pour la renseigner des fois que je sois je ne sais où : arrivée à Saint-Nicolas-de-Port, demander la rue de Lorraine au numéro 1, c’est là que je loge chez Madame Flutte et que nous allons faire notre petit nid d’oiseau ; la popote est dans la maison d’à côté, on y boulote très bien, le chou farci et les côtelettes de porc de Madame Bana valent bien un repas de noces. Y’a des avantages à avoir suivi le peloton puis être passé sergent, faut bien s’arranger entre camarades, je serai de jour pendant quelques temps, le capitaine a bien compris, y’ avait qu’à voir son sourire jusqu’aux dents. Je ferai la garde de police tant qu’il faudra, pourvu que le soir et la nuit soyent rien qu’à nous ! Heureusement que ma petite femme ne s’est pas rendue ici début de semaine. J’aurai bien aimé mardi pour la cérémonie, quand le Bataillon a été décoré de la Croix de Saint-Georges, c’est sa Majesté le Tsar de Russie qui nous en a fait cadeau, à croire que la bataille de la Trouée de Charmes à la fin août est devenue célèbre même à Moscou ! La veille, participation à la parade d’exécution d’une espionne, une affaire rondement menée, elle a crié « Mon Dieu, Maman » et feu ! D’un côté, je me disais que justice était faite, mais en regardant ce petit bout de femme ligotée au poteau, ça m’a traversé la tête aussi vite qu’une balle de fusil, j’ai pensé à Marie qui allait bientôt circuler toute seule dans la zone des armées, ça me taraudait qu’elle commette une imprudence, la Prévôté ne fait ni une ni deux (…) Tout ça pour dire que je suis bien soulagé maintenant que mon ti fenou est arrivée ce tantôt.

Célestin

Mardi 30 mars 1915 - Lever de rideau aux Dardanelles

J’ai cru un court instant que Louis m’avait écrit et que je ne le sache point ! Le Journal de l’Ain a publié la lettre à ses parents de Bourg d’un matelot engagé à bord d’un dragueur de mines dans l’armée navale des Dardanelles. Elle se veut rassurante, les obus turcs tomberaient dans l’eau en envoyant vers le ciel de hautes et belles gerbes d’écume blanche, « certes, si mon bateau en recevait un seul, il le suivrait bien vite par le fond, mais il y a tellement d’eau tout autour de nous et mon bateau est si petit, je ne risque pas grand-chose, tout au plus un bain froid si un obus éclate à bord » … j’en déduis à cette lecture que les Turcs sont de bien piètres tireurs … J’ignore si mon fils sert à bord de ce navire, mais si ce témoignage semble trouver quelques agréments à cette croisière à destination de Constantinople, j’en déduis tout de même que l’aventure n’est pas sans périls.

Cette lettre date et n’a pas été écrite hier, l’expérience me fait même douter de son existence, si nous devions croire dans l’optimisme à toutes épreuves des communiqués officiels et des colonnes des journaux, il y a belle lurette que cette guerre se serait achevée victorieusement ! Parmi les nouvelles du jour, il se dit qu’une attaque combinée par mer et terre serait imminente, deux de nos cuirassés rentrent à Toulon pour réparation dans les bassins de radoub. Cette bataille navale ne m’a pas l’air d’être une paisible promenade en mer, pourvu que mon grand Louis en soit épargné…

Philomène

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